/https%3A%2F%2Fwww.radiofrance.fr%2Fs3%2Fcruiser-production%2F2022%2F06%2F46140404-d432-4761-8b0b-d4e6173e656f%2F1200x630_gettyimages-113414234.jpg)
Yves Coppens : comment sommes-nous devenus humains ?
C'était le 29 août 2016, il y a 6 ans. Le tout premier numéro d'une nouvelle émission quotidienne, nommée "La Méthode scientifique". C'était un défi de taille... trouver une nouvelle façon...
Quelques moments parmi d'autres.
Journaliste : Quelle est cette différence entre “l'être” et le “devenir humain” ?
Yves Coppens : On part d'une époque de 10 millions d'années où l'on parle des êtres qui sont pré humains. C'est-à-dire qu'ils sont déjà debout mais ils ont une petite tête, un petit cerveau. Et puis on arrive à 3 millions d'années avec les humains. Pour une simple raison de changement climatique. Autrement dit c'est très darwinien, le pré humain devient humain pour s'adapter à un grand coup de sécheresse qui lui arrive. Et comme au lieu de s'adapter par ses dents, par ses pattes, il s'adapte par sa tête, le fait de s'adapter par sa tête a compliqué considérablement son cerveau et son cervelet aussi d'ailleurs. Compliqué, ça veut dire qu'il y a beaucoup plus d'irrigation, de circonvolutions, de matière aussi et donc de volume. Et ceci va lui faire passer un seuil et le faire devenir l'humain dont je parlais dans "devenir humain". C'est à dire qu'au départ c'est un animal comme les autres et grâce à ce coup de peau si l'on peut dire, grâce à cette transformation du cerveau plutôt que de la patte, il va se mettre à réfléchir au point d'avoir la prétention de comprendre l'univers. Le devenir humain est une continuité en volume de la tête du bonhomme. Il n'y a pas de rupture claire entre ici on est chez les animaux et ici chez les humains.
J : une autre de vos phrases, "l'homme est homme dès qu'il est homme" ?
Y.C. : Dans la nature parfois un et un ne font pas deux, c'est parfois plus compliqué.
Les Anglais disent "sometimes,more is different." C'est à dire que vous avez un tout petit peu de “quelque chose” de plus et ça devient quelque chose d'autre.
Alors descendons à 4 milliards d'années, oublions l'homme, dans l'eau et sur la terre de simples molécules s'agglutinent, une membrane se met autour. Ça devient une entité, une unité, c'est à dire qu'il y a tout d'un coup un extérieur et un intérieur, il y a tout d'un coup un échange de matière entre l'intérieur et l'extérieur et ça devient une cellule. Et elle se met à vivre, à se reproduire et à s'adapter, toujours d'ailleurs sous contrôle de la génétique. Et là aussi il y a continuité et discontinuité. C'est difficile à dire. Et quand on passe de l'animal à l'homme, il a cette curieuse attitude de se mettre debout parce qu'il fait plus sec ! Et comme il s'est mis debout, il s'est mis à marcher, à avancer, il a continué à grimper dans les arbres et à manger des fruits, il a aussi mangé des racines dans la terre. Et tout ça a contribué à changer sa stature, son système d'équilibre et à développer son cerveau naturellement. Parce qu'il y a toujours un cerveau pour gérer tout ça.
J : vous dites quand même qu'il y a un vrai moment de rupture au moment où l'homme devient un homme. Il est tout de suite complètement humain et tout à fait différent de son état précédent.
Y.C. : Oui alors quand je dis "l’homme est homme dès qu'il est homme”, c'est autour de 3 millions d'années, c'est à cause ou grâce de l'augmentation considérable du SNC. Le cerveau est quand même l'organe qui a grossi le plus et dans le minimum de temps de tous les organes connus de tous les êtres vivants depuis 4 milliards d'années.
J : Est-ce qu'aujourd'hui on peut dire que les grandes théories de l'évolution sont plus stables qu'hier ?
Y.C. : Il y a les deux. Avancées et reculs. Beaucoup de découvertes depuis Lucie (1974). Notamment dans l'émail des dents on a trouvé des éléments qui nous renseignent sur le climat.
De proche en proche on apprend à lire ce que nous a laissé la nature et la mémoire des objets.
Alors quand je dis “l'homme est homme dès qu'il est homme”, c'est parce que je pense que pour les raisons de développement du cerveau, il a tout de suite les grandes facettes de ce qui fait l'homme aujourd'hui. c'est-à-dire la facette intellectuelle, la facette spirituelle, la facette technologique, esthétique, éthique, morale...Tout de suite. Alors évidemment je n'ai pas la possibilité de le démontrer mais comme entre 3 millions d'années qui est son apparition et aujourd'hui, il n'y a pas de grandes transformations, il y a toutes les chances pour que ça ait été dans le sens de l'augmentation mais que ça n'ait pas changé.
J : c'est ce qui vous fait écrire "nos questions d'aujourd'hui sont identiques à celles que se posait le premier homme. Entre lui et nous, il y a des nuances mais pas de ruptures. Nous sommes toujours dans la première humanité. Celle qui est religieuse dès son origine et n'a cessé de l'être."
D'ailleurs vous parliez des objets. Vous définissez l'un des points de bascule vers l'apparition des formes d'art. Et vous dites, "le sacré naît avec la première pierre taillée." Pourquoi vous rapprochez immédiatement le sacré de cet âge de la taille du silex ?
Y.C. : c'est un symbole en quelque sorte. Le bonhomme qui a eu l'idée de prendre un caillou et au lieu de s'en servir d'en prendre un autre, et au lieu de se servir des deux directement de taper avec l'un sur l'autre, il a fabriqué une troisième forme, il a créé une troisième forme ! Et cette création au sens propre c'est déjà une forme de symbole, donc une forme de "sacré" si l'on peut dire...Alors peut-être que sacré est mal employé, mais symbole certainement. Et en l'occurrence ce bonhomme a été le premier qui a créé ce symbole, et finalement il n'y a pas de symbole sans homme et d'homme sans symbole. Et ceci doit démarrer avec le premier homme.
51'37 J : vous avez dit "un scientifique à qui vous dites qu'une expérience est possible mais qu'elle peut être néfaste ne reculera jamais et moi-même si j'en avais la possibilité je serai tout à fait capable de me lancer dans le clonage d'un homme préhistorique." ça veut dire qu'on va revoir des Néandertals un jour, mais où ?
Y. C. : aujourd'hui les meilleurs paléogénéticiens remontent autour du million d'années. Ils ne trouvent pas de l'ADN en entier, ils trouvent des brins et ils s'arrangent pour qu'il y ait des recouvrements. Et ils sont arrivés à près de 80% du Néandertal. Alors ce que je voulais vous dire, c'est que si un jour on devait faire une commission de sages, surtout, surtout, qu'elle ne soit pas faite que de scientifiques ! Parce que les scientifiques sont tellement passionnés, bien qu'étant humanistes, si on leurs dit "c'est possible, c'est pas possible, c'est peut-être dangereux…", de toute façon ils le feront. Et en ce sens je me sens totalement scientifique, parce que si vous me confiez quelque chose de dangereux, je crois que je l'essaierais d'abord pour voir ce que ça fait !
J : vous pensez vraiment que l'avenir de la paléontologie passe par des projets comme le clonage du mammouth laineux, par le fait de ressusciter des espèces éteintes ?
Y. C. : c'est pas encore très au point bien sûr mais la paléogénétique permet des reconstitutions de ce genre...Mais en tout cas moi je crois qu'il faut le faire, parce qu'ensuite on fera attention à ce qu'on fait, mais ça peut déboucher sur des découvertes tout à fait extraordinaires et il n'est pas question d'y renoncer.
56'00 Réponse à P. Picq : Tous marchent debout, Toumaï, Orrorin...à vouloir toujours chercher un ancêtre bipède plus ancien n'est-il pas un biais qui ne nous permet pas de bien comprendre cette question difficile des origines communes, donc du dernier ancêtre commun à nous et aux chimpanzés ?
Y. C. : je dirais à P. Picq que non. Car il y a derrière l'os, l'histologie, et le tissu osseux. Et lorsque le tissu osseux correspond à quelqu'un qui se redresse de temps en temps seulement, alors que d'autres se redressent de manière permanente, le tissu se présente de manière différente. Il est sous la forme de grandes lignes verticales pour les gens qui grimpent mais il est sous la forme de lignes croisées lorsque la bipédie est permanente. Et la bipédie permanente, elle existe bien sûr chez les oiseaux, chez les dinosaures...mais en ce qui concerne les primates, de manière permanente, de manière permanente je dis bien, elle n'existe QUE chez les hominidés.
/image%2F0995586%2F20151212%2Fob_2a5015_logo.jpg)
/https%3A%2F%2Fscontent-iad3-2.xx.fbcdn.net%2Fv%2Ft15.5256-10%2F169105874_2824410594491571_80864534227756340_n.jpg%3F_nc_cat%3D105%26ccb%3D1-7%26_nc_sid%3D776239%26_nc_ohc%3DYBOP69BEjwsAX_aDJJ2%26_nc_ht%3Dscontent-iad3-2.xx%26oh%3D00_AT_zfrsS8aY_jAUWBI-qUhGTb22Np_-Mkrl5TbIGKsElGw%26oe%3D631EFF73)
/https%3A%2F%2Fcdn.futura-sciences.com%2Fbuildsv6%2Fimages%2Fwide1920%2F0%2Ff%2Fd%2F0fd7ccf05a_50179763_11-untitled-1.jpg)
/https%3A%2F%2Fcdn.futura-sciences.com%2Fbuildsv6%2Fimages%2Fwide1920%2F2%2F3%2Ff%2F23f68efe1b_50192994_dents-sourire.jpg)
/https%3A%2F%2Fwww.civilwarmed.org%2Fwp-content%2Fuploads%2F2017%2F02%2FUpdated-Roland-Ward.jpg)